2014: l’Histoires des Victimes Survivantes

 
 
    Mary (nord de l’Ouganda)

« Mary » (nom d’emprunt) a été enlevée par l’Armée de résistance du Seigneur (ARS) à l’âge de neuf ans. On lui a assigné le rôle de domestique et d’« épouse » de Joseph Kony, le chef de l’ARS, et par la suite d’un autre commandant de l’ARS. Au cours de sa captivité, qui a duré 11 ans et l’a obligée à se rendre au Soudan et en RDC avec l’ARS, elle a été violée, torturée et rouée de coups.

En 2010, après 11 années passées avec l’ARS, Mary a réussi à fuir avec l’enfant auquel elle avait donné naissance pendant sa captivité. Quelques mois après s’être échappée, elle a été violée par trois membres des Forces de défense du peuple ougandais alors qu’elle rentrait d’un mariage ; elle est tombée enceinte et a donné naissance à son deuxième enfant.

L’histoire de Mary et son statut de mère lui ont fait perdre la possibilité de se marier. Elle a voulu signaler le viol à la police locale mais n’a pas été entendue et s’est alors sentie impuissante et abandonnée. Elle ne pouvait pas retourner chez elle puisque ses deux parents étaient morts et des proches s’étaient emparés de la terre de son père. Elle a donc quitté l’endroit où elle se trouvait pour s’installer sur un petit lopin de terre donné par son oncle.

Lorsque le CVT a rencontré Mary, elle a indiqué qu’elle souffrait de symptômes psychologiques, comme des images récurrentes du passé, des cauchemars, une crainte générale des relations, et des phobies spécifiques lorsqu’elle croise des uniformes ou qu’elle voit des gens se faire battre (par exemple des enfants). Elle se sentait méprisée par la communauté qui l’entourait.

Le CVT l’a accompagnée, afin de l’aider à surmonter ses craintes, à retrouver une dignité et à lui donner les moyens d’obtenir justice. Mary a très bien réagi à cet accompagnement et s’est montrée imaginative, intelligente, déterminée à progresser et capable de développer un esprit critique et de parler ouvertement.

Après cinq séances de thérapie avec le psychothérapeute du CVT et un conseiller formé par le CVT, les symptômes et les craintes de Mary se sont sensiblement atténués. Elle est restée déterminée à obtenir justice, même après avoir essuyé un refus de plusieurs agences qu’elle avait contactées. Elle a réessayé de faire valoir sa demande et s’est mise en rapport avec une organisation liée au gouvernement qui prend en charge les affaires de viol, mais a reçu une nouvelle fois une réponse défavorable. On lui a dit que si elle continuait à porter des accusations contre les soldats, elle serait tenue de se rendre dans les casernes et de « désigner ceux qui l’ont violée ». L’idée d’être emmenée dans un camp militaire et de se retrouver en face de ceux qui l’ont violée était insupportable pour Mary. Elle a alors décidé de ne pas insister et d’abandonner.

Le CVT a continué à accompagner Mary, notamment en l’aidant à gérer la colère et la déception qu’elle ressentait après son interaction avec l’agent chargé du soutien juridique. Au fil du temps, elle a appris à exprimer sainement sa colère et sa tristesse, et ses craintes ont continué de s’atténuer. Ses relations avec les autres se sont également améliorées et elle s’est activement impliquée dans des activités économiquement productives. Un an après avoir commencé les séances d’accompagnement, Mary vendait des vêtements dans une boutique qu’elle partageait avec un proche et elle enseignait la couture à certains membres du village. Elle se sent intégrée à la communauté et les gens ne l’appellent plus « l’enfant de la brousse ».

Ne présentant plus de symptômes, Mary poursuit ses projets pour l’avenir. Elle veut acheter deux autres machines à coudre, lancer sa propre école de couture et vivre dans une maison en briques. Malgré les échecs accumulés jusqu’ici, elle est déterminée à obtenir justice et est de nouveau entrée en contact avec une agence juridique qui suit son dossier. Le fait de se lancer dans la défense de ses propres droits a renforcé sa raison d’être et son sens du bonheur, et a été un élément déterminant de son rétablissement.

Cissy (nord de l'Ouganda)
 
« J’ai été enlevée par l’ARS et aujourd’hui je suis mariée et j’ai trois enfants. J’ai failli devenir folle à cause des violences psychologiques que mon partenaire m’infligeait. Avant que mon mari ne trouve une deuxième épouse, notre relation se passait très bien, mais une fois que sa deuxième épouse est arrivée, mon mari a commencé à me battre et à devenir violent ; il m’insultait, me disait que j’étais une rapatriée de l’ARS et une tueuse. Plus j’essayais de lui parler, plus j’étais torturée, jusqu’à ce que je fasse part de mon problème aux membres du clan. Mais ils l’ont soutenu et ont dit que j’avais le caractère des gens de la brousse et que je devais quitter leur fils qui avait maintenant une bonne épouse. Un jour, on s’est disputé presque toute la nuit et le lendemain matin notre propriétaire m’a appelée et m’a dit qu’il ne voulait plus nous voir chez lui, que je devais prendre mes affaires et partir. J’ai commencé à rassembler mes affaires et j’ai dit à mon mari où j’allais, mais il n’a jamais répondu. Je suis partie en espérant qu’il me rejoindrait, mais j’ai attendu en vain. Je suis restée au même endroit pendant une semaine mais il n’est jamais venu. Je suis allée chez lui pour lui demander de l’argent pour acheter de la nourriture parce que je n’avais rien pour nourrir les enfants. Il a répondu qu’il ne voulait plus me voir et qu’il ne pouvait pas gaspiller ses ressources pour moi. Je suis repartie en pleurant parce que les enfants n’avaient rien à manger. J’ai trouvé des petits emplois précaires pour pouvoir acheter un peu de nourriture mais ma situation empirait chaque jour.

Un ami m’a conseillé de me rendre au bureau de COOPI. COOPI m’a offert un soutien psychosocial et m’a aidé à aller parler à mon mari. L’association a également été le voir. Il a dit que je ne lui appartenais plus et qu’il ne me connaissait pas. Il m’a traitée de prostituée, de femme de Kony et d’assassin et a dit qu’il ne voulait plus jamais me voir. J’ai failli m’effondrer en entendant tout cela mais le conseiller m’a aidée. Mon mari et moi avons bénéficié d’un accompagnement continu et d’un suivi pendant trois mois. Les attitudes et le comportement de mon mari ont alors commencé à changer. Un jour, il est venu me dire que je devrais prendre mes affaires et aller vivre avec sa mère, même si je n’étais pas considérée comme étant son épouse. Je n’y croyais pas. J’ai immédiatement rassemblé mes affaires et j’y suis allée. Aujourd’hui, nous entretenons des relations sereines et il répond à tous les besoins de la famille. Je tiens vraiment à remercier COOPI d’avoir sauvé la vie de mes enfants et la mienne ».

Marie, (Mwirama, DRC)
 
« Depuis que j’ai perdu mon mari, la vie est devenue difficile…pour survivre et pouvoir gagner ma vie, j’ai dû confier mes enfants à des membres de ma famille. J’ai accepté quelques jours de travail dans les champs, pour lesquels j’ai gagné un petit peu de fufu.

Je n’aurais jamais pu imaginer qu’il était possible pour une veuve comme moi de faire des économies afin d’améliorer les conditions de vie de mon foyer. Quand on a entendu parler des méthodes utilisées dans les communautés d’épargne et de prêts internes, je ne pensais pas que ça pourrait changer quoi que ce soit. On a commencé à économiser. J’ai décidé de demander un prêt de 30 000 francs congolais (environ 32 dollars), qui m’a été accordé. Un matin, je suis allée dans quelques villages voisins avec ma fille aînée et mon fils pour acheter deux sacs et demi de manioc qui m’ont coûté 27 000 francs congolais et je les ai revendus 45 000 francs congolais. J’ai recommencé quatre fois, ce qui m’a permis d’avoir mon propre capital et de rembourser le montant emprunté au groupe de la communauté d’épargne et de prêts internes.

Depuis lors, j’ai pu récupérer mes deux enfants. Aujourd’hui, ils vont à l’école. Mes économies m’ont également permis d’acheter une chèvre qui aura des petits dans les deux prochains mois, si Dieu le veut… Je remercie le Fonds qui nous a permis, par l’intermédiaire des CRS et de CARITAS, de bénéficier de ce projet ».

Salima (victime de violences sexuelles, est de la RDC)

« Nous avons été accueillis par le BEATIL‑ALT alors que nous nous trouvions dans une situation inconfortable. Je n’avais aucune expérience dans le domaine des affaires. J’ai peu à peu appris à gérer ma petite entreprise et le BEATIL‑ALT m’a aidée à me former. Aujourd’hui, j’ai deux parcelles de terre et j’ai un mari ! Mon mari avait déjà des enfants et moi aussi, ils ont tous reçu une éducation. Sur une de mes parcelles, j’ai construit une maison pour mes enfants. J’ai aussi acheté une moto qui peut être utilisée comme taxi et j’ai deux pharmacies. Je fais mon petit commerce et je contribue au développement de ma communauté ».